dimanche 12 juin 2016

La chemise de la danseuse



Un jour je réparerai ma chemise, se dit la danseuse, même si elle savait bien que coudre était un exercice périlleux à mener avec des ongles peints longs de trois centimètres (French manucure).

D’ailleurs, rien que de la boutonner, cette chemise, c’était un exploit.

Vingt petits boutons de nacre, c’est sûr, c’était très érotique quand quelque amoureux vous les défaisait lentement, mais avant, pardon, c’était une sacrée épreuve, à vous donner mal à la tête.

D’ailleurs, elle en avait perdu un (de bouton, pas d’amoureux), dans l’escalier biscornu et sombre, aucun moyen de le retrouver.

Et dans ces moments -là, à croupetons dans le noir, les fesses collées aux balustres de la rampe et le nez dans les peluches de la moquette, inutile de dire qu’il ne fallait pas compter sur l’aide de l’amoureux, il s’était carapaté depuis longtemps.

Encore un qui n’était pas doré sur tranche, tiens, avec son odeur d’essence et ses mains baladeuses. Tant pis, ils ne seraient jamais cul et chemise.


(C) Jeanne VIDEAU  -  Novembre 2015

samedi 11 juin 2016

Au pied du phare



Au pied du phare, la houle bouillonne
Balance improbable, nausée garantie

Le bruit du choc des vagues m’effraie
La caresse de la mer s’est transformée en gifle
L’odeur âcre de l’acier rouillé se confond

Pourtant ici, rien ne bouge.
La lumière s’est éteinte, le phare est debout.
Chevronné et moi chevrotant et abimé

Devinant l’implacable horizon brouillé
La lune fait un léger signe, reflétant sa pâle figure

Dans le miroir brisé d’une armoire.
Tout s’écaille, je me brise et dans un éclat de cri salé,
Insensé, inutile, à quoi sert-il de lutter, prisonnier du phare, revêtu de nuit ?


(C) Solange BAZELY  -  2015

vendredi 10 juin 2016

Un sommeil de voile



Je pourrais échapper à l’angoisse de l’enfermement,si le sommeil m’assommait de son voile.

Mon corps veut rejeter la peur, gagner l’ombre pour un peu de paix, un moment de répit.

Mais la houle ne cesse et se jette à l’envi léchant avidement ce phare ahuri.

Mais soudain plus aucun son ne fait surface.

Je me glace.

L’escalier vocifère et le vertige m’achève.

Je tombe, roule, me cogne à tant de marches que je ne peux les compter.

Un, deux, trois, je respire. Je saigne. Je me calme.

J’attends un lendemain.

Une clé dans la serrure.

Ma délivrance.


(C) Solange BAZELY  -  2015

jeudi 9 juin 2016

La maison de Julien




Julien s’étira pour essayer de décontracter ses muscles. Tout son corps lui faisait mal et il se sentait la bouche pâteuse.

- J’ai dû boire pas mal, hier soir, à la teuf. D’ailleurs, je me rappelle plus rien du tout.

Il n’avait même pas la force d’ouvrir les yeux.

- Qu’est-ce que je tiens …

Sa main tâta machinalement les alentours.

- Wouah ! De la soie ! Alors là, une chose sûre : je suis pas chez moi … Et aucun souvenir de la belle que j’ai emballée. Pas une étudiante fauchée, en tout cas. Il faudrait au moins que je retrouve son prénom. C’est vraiment la première fois que j’oublie à ce point une de mes conquêtes. D’autant plus qu’elles ne sont pas si nombreuses … Je n’ai qu’à l’appeler « Ma chérie » ou mieux « Ma petite chérie ». Voila : « Ma petite chérie ! Tu es la fille la plus formidable du monde ! ». Ça va lui plaire.

Sa main remonta le long de son buste.

- Mais je me suis couché tout habillé ! Et ce costume ? Moi ! En costard ! N’importe quoi !
Les copains m’ont monté un bateau ! C’est pas possible ! Je devais être sacrément bourré…

Bon ! Il faut que je me lève ! Il fait noir comme dans un puits dans cette turne.

En se redressant, il se donna un super coup de tête à ce qui devait être une étagère.

- Ouille !

Il porta la main à son front et son cœur s’arrêta de battre.
Au lieu d’une surface lisse et tiède, ses doigts rencontrèrent une sorte de bande en toile dans laquelle ils s’enfoncèrent sans peine. A la place du haut de son crâne, il n’y avait rien.

Et la mémoire lui revint.

L’air frais du petit matin, les néons de dancing, la pluie fine, le bitume luisant, la démarche mal assurée, les copains qui rigolent, la clé de contact qui hésite à trouver son orifice, le moteur de la moto qui ronfle, la vitesse.

Et puis le terrible éclat des phares du camion.


(C) Monique THOMIERES  -  2015

mercredi 8 juin 2016

Tout est écrit



Tout est écrit de la maison où je me suis réfugié après l’événement. Au loin l’Ariège et ses camps d’entraînement, les prières et les jeûnes, Pyrénées déroulant leur palimpseste où ma vie s’est écrite, sueurs et larmes. Et les mots brûlent à l’intérieur, indurés sur les enduits comme un tatouage à même la peau.

Le livre est une maison qui nous protège de ses pages numérotées, de son ossature de chapitres et de versets, écriture qui court à l’envers comme un torrent clair et chantant sur les cailloux acérés.

Beauté immobile, d’une nature où l’humain avait encore sa place, mais qu’il me faudra bientôt fuir, moi qui ne suis plus que fuite en avant, sortie de secours, pouls désaccordé.

Moi qui n’ai rien compris, ou si peu, à la maison, au Livre, à la beauté.


(C) Jeanne VIDEAU  -  Novembre 2015