mercredi 18 janvier 2017

Un étrange paradoxe



"Personne ne lui cria 'bonne chance!'" Pourquoi l'aurait-on fait d'ailleurs? Lui n'était pas la vedette, il n'était pas invité au centre du dialogue.

Quel étrange paradoxe. Il était comme en avant-plan, en surplomb de surcroît. Et pourtant, il avait nettement l'impression de jouer les faire-valoir. Même son ombre était bue par un pli de terrain, comme une anamorphose morbide.

A eux, on avait demandé de prendre la pose.

"Soyez naturels. Vous croisez votre copain de fac dans la 5ème avenue et vous tapez la causette. Naturels, quoi... La planète Mars ou New York, quelle différence? Là! Super! Et toi Charlie, ne bouge plus! C'est dans la boîte! Merci les gars. Et bonne chance quand vous serez là-bas! Charlie, c'est bon tu peux te détendre. "

"Ne bouge plus. Ne bouge plus. " Les mots résonnaient dans la tête de Charlie. "Ne bouge plus. Plus jamais! " Immortalisé à jamais comme la cariatide de la conquête de Mars. Changé à jamais en statue de sel. Charlie n'avait-il pas tourné la tête et regardé en arrière au moment de tirer au sort son numéro dans l'expédition? Foutu numéro deux!


(C) Philippe Narat  -  2016


mardi 17 janvier 2017

L'Allemagne au printemps



"Que pensez-vous de l'Allemagne au printemps, Madame? C'est charmant à cette saison-là, vous ne trouvez pas? " Le mur ne répondit pas. A travers les barreaux la neige s'était mis à tomber en gros flocons paresseux, qui épaississaient le silence.

"Oh bien sûr, il ne faut pas être allergique! C'est la pire des saisons pour les allergies.

Mais je vous ennuie avec mon bavardage. Vous cherchez Alexanderplatz? Alors voyons, pour Alexanderplatz... voyons..."

La voix s'était éteinte et son regard s'était perdu sur le chemin des souvenirs, par-delà le mutisme obstiné du mur.

"Voyons Alexanderplatz... je ne me souviens plus. Où est mon plan? J'avais un plan en partant de l'hôtel pourtant j'en suis sûr, j'avais un plan quand je suis parti... quand ils... sont venus me chercher...

Il palpait les pans de sa chemise sale à la recherche de poches hypothétiques moins pour chercher quoi que ce fût que pour calmer le tremblement de ses mains.

"Ils sont venus me chercher. "Et je suis parti. Les choses sont comme ça quand on voyage, nicht wahr? "


(C) Philippe NARAT  -  8 décembre 2016



lundi 16 janvier 2017

D'où faut-t-il revenir pour partir?




Partir pourquoi?
Pour fuir sans nuire, sans luire, dans un navire dans les soupirs
Partir pour quoi?
Pour s'exiler, s'écarter, se séparer, se réparer.
Partir pourquoi?
Pour conquérir, s'aguerrir, s'accomplir, se circonvenir
Partir pour quoi?
Pour voyager, vagabonder, gambader, se balader, divaguer, rêver.
Partir pourquoi?
Pour découvrir, courir, bondir, mûrir, rire et peut-être pire.
Partir pourquoi?
Pour quitter, tout plaquer, tout balancer, abandonner, pardonner.


Pour partir, La fuite en avant est- elle préférable à l'exil?
Pour partir, l'exil vaut-il mieux que la conquête?
Pour partir, le voyage est-il utile à la découverte?
Pour partir, peut-être finalement que le mieux, c'est de tout quitter, c'est de mourir


Partir, partir, toujours partir.....le mythe de la partance de grande portance, l'espoir du meilleur, du plus beau, du plus vert, du plus brillant.....du plus plus....


Partir, partir, partir, sans fin, c'est capituler devant l'illusion, s'engouffrer dans son mirage intime, c'est renoncer au rêve du réel, c'est ignorer le retour, c'est se condamner à l'exil de soi-même.


Vivement le retour pour vivre et réciproquement.


(C) Philippe GILBERT  -  13 octobre 2016.



dimanche 15 janvier 2017

Les Feuilles



Le bruissement des feuilles luit dans ma tête. La nuit. Elles éclairent le long chemin qui me sépare de moi. De moi-même.

Partir.

Je dois me décider maintenant.

Partir.

Suivre les couleurs des feuilles d’automne. Ou serait-ce les feuilles d’un livre ? Je ne sais pas. Je ne sais rien. Je sais seulement que la nuit est longue. Je ne sais pas si je suis vivante ou si je suis morte. Les deux à la fois peut-être.

Je commence par suivre la petite feuille de chêne d’un vert si sombre qu’il tire vers le marron. Je la regarde s’envoler au gré du vent doux et ensoleillé de cet hiver printanier. Et je cours derrière elle. La rattrape. Elle virevolte sur elle-même en m’envoyant ces mots « Les sanglots longs des violons de l’automne blessent mon cœur d’une langueur monotone. ». Verlaine est là tout près. Si juste. Les vers sont ancrés dans les méandres de ma mémoire pour l’éternité.

Un jour maman m’a dit que les poèmes, ça réchauffe quand on a froid. J’en ai fait l’expérience. C’est vrai. Les mots sont loin au début. Et puis ça devient comme une musique inlassablement répétée. Et les vers diffusent leur chaleur…

Aujourd’hui, comme souvent, comme tout le temps. J’ai froid. Verlaine me fait du bien. Mais entre-temps ma feuille s’est envolée et ne m’a pas attendue. Je suis de nouveau seule. Avec les « sanglots longs ».

Je me souviens.

Partir.

Je suis partie. Je dois avancer. Retrouver mon chêne. Je ne le vois pas, ne le cherche pas non plus. Sa feuille m’a donné Verlaine. C’est déjà bien.

Ou aller ? Je suis le chemin de terre entre les murs aux pierres tombantes et attachantes. Trébuche sur un minuscule rocher qui doit être le haut d’un iceberg. Tombe, mes genoux saignent mais je ne sens rien. Me relève. A temps pour que la feuille d’érable s’accroche à mon manteau. Je la serre fort pour qu’elle ne s’échappe pas et cours entre ces murailles trop hautes pour moi. Ne suis plus seule. La fine chaire que je protège est d’un rouge ocre qui illumine un moment mon cerveau affolé.

La feuille d’érable m’offre des étoiles. Celles dont se délecte le chamois d’Erri De Luca dans le Poids du Papillon. Elles m’aident à avancer. Dans la nuit ou dans le jour. Je ne sais plus très bien. Mais je cours après elles. Je veux les lécher aussi. M’en nourrir. Pour la vie entière. Pour l’éternité.

J’ai vingt ans d’éternité et je suis morte lorsque j’avais quinze ans.


(C) Amélie VALOIS  -  2016

samedi 14 janvier 2017

Demain je reviendrai


Demain je reviendrai
Accrocher les lumières
Sur les entailles grises
Des murs sans réverbères.


Je gonflerai les vents
De voiles incendiaires
Pour m’en aller creuser
Les jours de nuit sans fin.


Ainsi débarrassé
De ces éclats verbeux
J’en ferai une foule
Emmaillotée de corps.


J’en ferai une poudre
De silence bravache
Pour caler les chemins
Aux illusions de vie.


Rose pierre germée
Je planterai le tronc
De mon corps à venir
Par ce trop plein d’errance.


De feuille en branche bois
J’alourdirai mon pas
D’une écorce matière
M’effaçant en présence.


(C) Philippe BESSE - 27 octobre 2016

vendredi 13 janvier 2017

Partance


« Les aiguilles de l’horloge du quartier juif vont à rebours

Et tu recules aussi dans ta vie lentement. »
Guillaume Apollinaire « Zon » (Alcools)




Exil

Peu lui importait l’itinéraire, ce qu’elle voulait c’était partir. Alors, la valise à la main, elle a reconnu cet état d’attente fébrile des grands départs, elle a suivi la destination indiquée sur le premier quai de la gare et c’était vers l’Est.

Le hasard ne pouvait que la mener là bas, vers ce lieu qui était inscrit en elle et même si le nom des villes qui défilaient ne lui rappelait rien, les images d’un autre voyage remontaient à sa mémoire.

Elle avait vingt ans et dans un camion, rempli de jeunes gens de son âge, on l’avait conduite, sous la menace, vers l’Ouest,

Depuis longtemps déjà elle savait qu’un jour elle remonterait le courant jusqu’à la source et elle descendit naturellement à Poznan, suivant le chemin à rebours.

Les mots de sa langue natale lui venaient simplement et, quand elle demanda une chambre à l’hôtelier du Beffroi, celui-ci ne releva même pas son petit accent étranger.

Maintenant qu’elle était seule à nouveau, que les êtres chers qui l’avaient accompagnée dans son exil n’étaient plus, elle pouvait poser ses bagages là.

Elle s’approcha de la fenêtre et perçut comme un signe : les aiguilles de l’horloge de la tour indiquaient vingt deux heures, l’heure exacte où elle avait vu apparaître les Waffen SS au fond de son jardin, soixante ans plus tôt.


(C) Martine IMHOFF-MARC

jeudi 12 janvier 2017

Partir


Inspiré par le thème « partir », choisi par le 19ème rendez-vous de l’histoire (à Blois du 6 au 9 octobre 2016), nous avons décliné ce mot, riche de significations et d’ambivalence, pendant les 6 séances d’atelier d’octobre à décembre 2016.